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Yazid Oulab, de l’horizon à l’élévation

Entretien avec Kader Attia // Article publié dans la revue Art Absolument N°27 (janvier 2009)

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Kader Attia, l’artiste installateur dont on a pu voir les nombreux travaux récents à la galerie Anne de Villepoix, a souhaité interroger son ami Yazid Oulab sur les enjeux de sa pratique. Dialogue entre artistes concernés par les liens entre l’éthique et l’esthétique.

Kader Attia | Mon cher Yazid, j’arrive tout juste du désert où j’ai rencontré un vieil homme philosophe qui m’a dit : “L’islam est une religion qui n’aurait pas pu se créer et, surtout, se développer ailleurs que dans le désert.” Le désert est le royaume des éléments. L’air, la lumière, la pierre y sont chez eux, tout comme l’eau qui, par sa rareté, y est l’élément essentiel vers lequel tout converge comme dans une mise en abîme. Dans certaines de tes oeuvres, comme la chaîne avec des clous, ou les grands clous en bois, tu utilises souvent cette technique, ce va-et-vient d’un sens vers un autre… comme si chacun de ces signes était un miroir qui donne à voir l’autre. Cela dit, cette “mise en abîme” dans tes oeuvres regarde souvent vers une autre direction : celle du politique et du poétique (des nobles rois du désert vers la noblesse du geste de l’ouvrier). Comment expliques-tu cela ? Est-ce lié à ton histoire personnelle ?

Yazid Oulab | Issu d’une famille ouvrière du côté paternel et intellectuelle du côté maternel, mon travail s’organise autour non seulement de mon histoire personnelle mais aussi de la sphère socioculturelle de mes origines. Puisque je vis et travaille en France, j’essaie d’utiliser des matériaux de construction (un clin d’oeil – bien sûr – à l’ouvrier maghrébin) en les inscrivant dans une démarche spirituelle et intellectuelle. De l’Occident, j’hérite de la forme et, de l’Orient, j’hérite de l’esprit.

Le clou est un aspect important dans mon travail. Il prend naissance dans la première écriture qui est l’écriture cunéiforme de la Mésopotamie. Ce petit outil – très banal – allie dans sa fonctionnalité l’archéologie de l’écriture et l’un des éléments fondamentaux de l’architecture : il est le symbole par excellence du lien. Je l’ai taillé dans différents médiums comme la terre cuite, la craie, le cristal, le fusain, le métal précieux – comme l’or – et le bois de colonnes “sans fin” qui évoquent la dynamique de “la descente”.

La culture arabe provient de la révélation coranique, dont le premier mot est Ikrâ (“lis”), et la première lettre un Âlif qui se calligraphie de haut en bas.

C’est dans le désert que toutes les traditions spirituelles et religieuses ont pris naissance. C’est dans l’immensité d’un espace “vide” que les ascètes ont pratiqué leurs méditations jusqu’à “l’éveil”. Et cette transcendance a été transmise de maître à disciple, formant une chaîne initiatique que j’ai symbolisée en façonnant, avec des clous, des maillons formant celle qui nous relie à la connaissance.
Dans plusieurs de mes oeuvres, je cherche à mettre en situation la forme et l’esprit, comme par exemple dans une série de buvards trempés dans des gouttières emplies d’encre qui, par imprégnation, tracent un paysage poétique. Dans une installation récente, j’ai utilisé le fil à plomb du maçon pour symboliser une pensée qui “s’élève” mais aussi qui “descend” au sein (ou du sein) de sept têtes blanches.
Parfois, des situations historiques et politiques m’interpellent : c’est le cas de la Croisade des enfants qui fut lancée au XIIe siècle par le pouvoir de l’époque. Des centaines d’enfants ont été jetés sur les routes d’Orient pour reconquérir Jérusalem et évidemment cela s’est très mal terminé pour eux. Certains ont été jetés dans la mer ou vendus comme esclaves en Algérie. En mémoire de cette histoire, j’ai installé une oeuvre de 3 mètres sur 4, Le Radeau de l’innocence, faite de tapis roulés autour de tubes en PVC (pour la flottaison de l’embarcation) et d’un cierge de 3 mètres de haut sur 20 centimètres de diamètre, dressé comme un mât.
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KA | Je voudrais que tu m’en dises davantage sur “l’action” que tu as organisée il y a quelques temps dans le désert du Sahara. Comment t’est venue cette idée ? Et pourquoi choisir un échafaudage en aluminium comme médium principal ?

YO | Cet échafaudage que j’ai installé dans le désert algérien, en mars 2007, mesure 12 mètres de haut par 33 de long et 70 centimètres de large. Pour appréhender l’idée d’une élévation, l’échafaudage dans le désert est, pour moi, l’outil le plus juste. Les photos transmettent la vision surréaliste mais très réelle de cet échafaudage dressé en plein désert, sans nécessité matérielle sinon d’être un support objectal à notre esprit. Par son intermédiaire, la question de la construction de l’homme, de la nature, et donc de l’univers, peut se poser : à quoi ceux-là tiennent-ils ?
Témoin de cet objet insolite et “saisi” par cet instant, j’ai voulu rapporter cette expérience.
Je cherchais à retrouver l’émotion de cet objet métallique levé dans ce paysage de dunes de sable. Au fur et à mesure de la contemplation, qui s’est achevée dans la soirée, la température a baissé, elle est devenue froide, ce qui m’a amené au choix des photos sur un médium froid.
Seul un tirage sur plaques d’aluminium rend cette esthétique au plus proche de la réalité vécue.
Et tout cela était réalisé dans un site où les amoureux venaient inscrire leurs souhaits avec de petites pierres formant des phrases comme des talismans proposés au ciel pour exaucer leurs vœux.

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