French flagEnglish flag

Taysir Batniji, ou l’exploration des frontières

Entretien avec Henri-François Debailleux // Article publié dans la revue Art Absolument N°39

1_batniji

Henri-François Debailleux | La peinture, le dessin, la photographie, l’installation… : vous travaillez toutes les disciplines…

Taysir Batniji | J’en ai ressenti le besoin, à un moment donné, parce que cela me donnait une plus grande liberté par rapport à ma pratique antérieure du dessin et de la peinture. Lorsque je suis arrivé en France, fin 1994, je me suis retrouvé face à cette immense histoire de l’art qu’il m’a fallu regarder, comprendre et digérer. Très vite, je me suis rendu compte que la peinture ne me suffisait plus pour exprimer ce que j’avais en tête. Je travaille beaucoup sur le corps et j’ai eu envie que mes idées soient présentées plus physiquement et pas seulement par l’illusion de la toile.
Déjà en Palestine, où j’avais reçu une éducation artistique académique, j’avais fait quelques tentatives et cherché par mes propres moyens. Mais c’était très difficile pour un jeune artiste d’avoir accès à autre chose que ce que proposait l’académie. Et au début, lorsque je suis arrivé ici, j’avais même une certaine méfiance par rapport à des formes d’expression que je découvrais pour la première fois. Certaines me parlaient, d’autres moins et cela m’a permis, petit à petit, de créer mon propre langage.

HFD | Vous n’avez d’ailleurs jamais complètement abandonné la peinture…

TB | Effectivement, mais je la pratique différemment qu’auparavant. Elle ne correspond plus au seul fait de tendre une toile, d’attendre l’inspiration et de peindre. Elle est devenue un langage, un médium comme les autres. C’est-à-dire que si je trouve qu’elle est la plus adaptée pour exprimer ce que j’ai en tête, je l’utilise. Mais si je sens que mon idée passe mieux à travers la photo, l’installation ou la vidéo, je choisis l’une ou l’autre de ces disciplines. La peinture n’est plus pour moi le médium principal, elle n’est plus sacrée comme on me l’avait appris.

12_batniji

HFD | Qu’est ce qui vous a conduit à venir en France?

TB | J’avais reçu une bourse, grâce au consulat français à Jérusalem, pour un séjour de trois mois à l’école des Beaux-Arts de Bourges et qui a ensuite été prolongé de deux mois. J’ai trouvé là les moyens et les conditions idéales pour travailler. Paris n’était pas loin, à deux heures de train, je faisais constamment des allers-retours pour visiter les musées, les expositions, confronter mon travail. Comme je m’y plaisais beaucoup, j’ai demandé de m’inscrire carrément à l’école, puisque j’avais mon diplôme en Palestine. J’ai passé un examen d’équivalence qui m’a permis de rentrer directement en 4e année. J’ai fait ensuite une 5e année, j’ai obtenu mon diplôme et j’ai alors compris qu’il me fallait des conditions convenables pour développer ma manière artistique. Et en Palestine, malheureusement, c’était difficile même si l’idéal aurait été pour moi d’y revenir, ne serait-ce que pour pouvoir donner ce que j’avais appris. Depuis cette époque, je n’ai pas arrêté de faire des allers et venues entre la France et la Palestine, au point d’être devenu apatride. Quand je suis en Palestine, j’ai la nostalgie de la France et quand je suis en France, j’ai la nostalgie de la Palestine. Je suis entre les deux et je pense que cela va continuer puisque j’ai aujourd’hui une famille ici et toujours des racines là-bas, mes parents, mes frères. Cette position est d’ailleurs devenue un sujet de réflexion et d’expression dans mon travail.

HFD | En quoi le fait d’être palestinien a-t-il une influence sur votre travail ?

TB | L’influence est inévitable. Je suis né là-bas, j’y ai vécu la majeure partie de ma vie, puisque j’avais 25 ans lorsque j’en suis parti la première fois. Il est clair que tout ce que j’y ai vécu m’a marqué, a formé mon identité et se retrouve dans mon travail. Aujourd’hui encore, même si je suis à Paris, je connais parfaitement les conditions dans lesquelles les gens vivent à Gaza. J’y suis confronté quotidiennement, indirectement ou non, à travers des détails administratifs, le téléphone, les informations… et cela se reflète évidemment dans mon travail. Mais je fais en sorte d’être au plus proche de moi, d’évoquer cette réalité sans tomber dans l’illustration, le pathos, le discours politique convenu. J’essaie donc, à partir de mon expérience personnelle, de rendre compte de cette histoire, de cette réalité avec une dimension poétique, esthétique, conceptuelle. J’essaie de proposer autre chose que ce que les médias nous donnent à voir.

HFD | Vous considérez-vous comme un artiste engagé politiquement ?

TB | Je ne sais pas comment on peut définir l’engagement politique parce qu’il y a vraiment différents degrés. Pour moi, mon engagement est avant tout artistique et humain. Je vais répéter ce qu’a dit notre poète Mahmoud Darwish : “J’aspire à enraciner ma vérité dans l’humain et l’universel et non dans une quelconque interprétation ponctuelle et limitée.“ Je travaille sur ma vie, sur ce qui me tient à coeur. Depuis mon premier pas en dehors de Gaza, je n’ai cessé de me poser des questions, de comparer ici et là-bas ; j’essaie de comprendre, de trouver des réponses. Je ne dis pas que je les ai trouvées mais le fait de me les poser me fait sentir vivant. Je me réalise à travers ces questions. Cela dit, si Gaza est un terrain d’investigation, de recherche, d’étude, je conçois aussi d’autres projets qui n’ont pas de rapport direct. Le fait d’être palestinien ne veut pas dire que tout ce qu’on fait doit être absolument lié à la Palestine. C’est malheureusement ce qu’attendent toujours les gens. Je repense à Mahmoud Darwish lorsqu’il dit qu’être palestinien n’est pas un métier. On vit, on partage des rêves, des soucis, des questions que les autres se posent également, on fait partie de ce monde, on n’est pas juste la victime ou le terroriste que la télé donne à voir. Mais comme l’a dit Elia Suleiman par rapport à son film Intervention divine, s’il y a un check-point sur mon trajet quotidien, j’en parle parce qu’il fait partie de ma vie. De la même manière que celui qui habite à la campagne, ouvre sa fenêtre et voit un arbre, parle de l’arbre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Powered by WordPress | Designed by: seo service | Thanks to seo company, web designers and internet marketing company